La glissade islamiste des « printemps arabes » et ses implications

Publié le par Association France Israël Marseille

Un autre regard sur  le Proche-Orient  N° 5 Janvier 2012

On a donné le nom de "printemps arabe" à la vague de révoltes insurrectionnelles qui bouleverse le monde arabe depuis plus d'un an désormais. Limitons nos observations à la Tunisie et à l'Égypte, les deux figures de proue des "printemps", où les situations sont en partie similaires. On peut discerner un modèle d’évolution commun aux deux pays, en deux périodes bien distinctes.

Dans la première phase, la plus délicate car il faut vaincre la peur de l'affreuse police de la dictature et oser défier des pouvoirs à première vue inébranlables, tous les observateurs ont souligné la disparition de la thématique de l'ennemi sioniste. A la place, le débat était centré sur l'incurie des familles régnantes et la privation de liberté. Une jeunesse éduquée, familière de l'Internet et ouverte sur les libertés occidentales, refusait le monde clos et sans avenir qui leur était promis par le régime. Elle fit preuve d'un courage extraordinaire et sembla remporter des victoires, avec l'aide de l'armée et le concours semble-t-il planifié de l'Oncle Sam. Dans cette phase, les islamistes qui avaient une douloureuse expérience du bras séculier, étaient soit absents soit attentistes.

Dans la seconde phase, une fois les familles régnantes renversées, on les a vu sortir lentement du bois, à pas de loup, craignant à tout moment le retour sous une forme ou sous une autre des redoutables pouvoirs renversés. Quand la question des élections est venue à l'ordre du jour, toujours aux aguets, les islamistes ont commencé par affirmer des ambitions très modestes. Prenant conscience de la pusillanimité et de la naïveté des premiers révolutionnaires, de l'absence de leader, et de leurs faibles capacités d'organisation, ils se sont rapidement constitué en force dominante, affirmant avec de plus en plus d'assurance leurs objectifs politiques et idéologiques. Et chez les islamistes le débat se transforme très vite en intimidation, en violences faites aux femmes et aux kafir, et en chasse aux minorités.

C'est ainsi que le sionisme, Israël et les Juifs qui avaient providentiellement disparu de la scène ont fait leur retour, comme instrument préféré de leur emprise religieuse et totalitaire sur les femmes et le petit peuple.

Dans le cas de la Tunisie, les hommes de Ghannouchi ont fermé d’emblée la représentation commerciale israélienne à Tunis. Ils ont ensuite mis au centre de la discussion sur les institutions la prohibition pour l'éternité de toute normalisation des relations avec Israël. Ils déclenchaient en même temps des émeutes au blasphème et un bras de fer dans les universités pour faire admettre et généraliser le voile intégral.

La solidarité affichée avec le Hamas, au détriment des relations avec les « modérés » de Mahmoud Abbas, est l'indicateur le plus tangible de leur extrémisme. La visite de Haniyeh à Tunis dans la première quinzaine de janvier aura sonné le glas des petites lueurs de démocratie et des grands espoirs du courant libéral de la société tunisienne. S'il est venu en visite, c'est sur l'invitation de Ghannouchi et cette invitation à elle seule est un programme politique. Elle marquera l'entrée de la Tunisie dans une ère de glaciation, la phase insurrectionnelle ayant seulement ouvert les portes du pouvoir à l'ours islamiste.

Quand Haniyeh a débarqué, les drapeaux tunisiens étaient absents. Et pour cause. Contrairement à ce que pensent les idiots utiles occidentaux, les islamistes n'ont pas de patrie, ni d'état. Ils ne connaissent que la Oumma et le califat. Ils connaissent aussi le racisme antisémite et antichrétien. Les slogans repris par la foule à l'aéroport étaient "Virer les Juifs, tuer les Juifs" et "Mort à Israël". Dans la salle de conférence de clôture de la visite, il fallait fouler le drapeau israélien à l’entrée et le slogan était : "L'armée de Mahomet est de retour!"

A présent les Tunisiens fêtent en tremblant le premier anniversaire de la chute de Ben Ali. Les problèmes d'emploi, de pain, la relance de l'économie et du tourisme sont autant de sujets totalement étrangers au nouveau pouvoir islamiste pour qui "le Coran c'est la solution". Accessoirement Ghannouchi a imaginé une solution transitoire, conforme à sa stature; la fusion avec la Libye pour profiter de la manne pétrolière.

L'Égypte a parcouru un chemin similaire sur bien des points. De jeunes idéalistes, ouverts sur le monde via Internet et assoiffés de liberté partent à l'assaut du pouvoir sur la place Tahrir, au risque de leur vie. On parle de liberté, et le sionisme est absent, banni des débats. Le pouvoir tombe avec le concours de l'armée et de l'oncle Sam. Les islamistes (Frères musulmans et salafistes) sont absents lors des premiers engagements, puis ils investissent progressivement tout l'espace public, traquant et massacrant au passage la minorité copte. La venue de Qaradawi au Caire et son discours devant un million de personnes et plusieurs millions de téléspectateurs le 18 février 2011 marquent un tournant décisif. La machine islamiste est devenue  irrésistible.  Après bien des hésitations, les militaires sont aujourd'hui résignés à leur effacement. La victoire électorale des Frères musulmans et de Al Nour s'apparente à un tsunami politique.

Le grand guide des Frères musulmans, Mohamed Badi déclare le 29 décembre: "Le projet commence avec la création d'un gouvernement solide et se terminera par l'établissement d'un califat islamique juste.qui dominera le monde... Le but des Frères Musulmans est de créer un état islamique mondial. Nous, les musulmans, nous immigrons partout et il y aura encore un long chemin avant de prendre le contrôle de l'Europe". Ces déclarations s'accompagnent naturellement de diatribes antisémites mêlant les Protocoles des sages de Sion et la négation de la Shoah.

A la différence de la Tunisie, l'Égypte est un acteur décisif au cœur d'une zone stratégique particulièrement instable. Les Frères musulmans ont réaffirmé à de nombreuses reprises et malgré les dénégations de l'administration américaine, leur volonté d'abroger le traité de paix avec Israël de 1979. La méthode: étudier sa légalité à l'épreuve du Coran, le soumettre à un référendum, et dresser la liste des "violations" de ses dispositions par Israël. Le résultat: avancer à grands pas vers un état de guerre ouverte avec Israël.

Il y a bien une glissade islamique des "printemps arabes". En témoigne le retour de l'obsession israélienne et l'accroissement vertigineux du risque de guerre.

Publié dans Lettre n°5

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