L'incitation, ou la fabrique de la guerre

Publié le par Association France Israël Marseille

 

JP Bensimon Un autre regard sur le Proche-Orient n° 5 Janvier 2012

 Les anglo-saxons utilisent le terme incitement, incitation en français, pour désigner aussi bien l'incitation à la haine que l'incitation à la violence ou au meurtre. Ce terme générique recouvre des pratiques qui sont en France à mi-chemin entre le délit et la liberté d'expression. Quand ces pratiques se généralisent et accèdent au rang de politique, elles quittent naturellement le champ de la parole ou du discours pour entrer dans celui de la violence et de la guerre.

 

On considère en général que la paix s’incarne dans un traité, par des poignées de mains, et peut-être un défilé et des flonflons. Mais la paix c'est aussi une vision, un état d'esprit, et des paroles. Au cœur de la paix, la force d'un texte juridique, le traité, se combine ou s'oppose à la force du discours qui suit. L'Europe et le Proche-Orient fournissent des exemples de la capacité  du traité, un acte juridique parmi les plus solennels, de préserver ou pas la paix quand il est face à la parole  de menace, de stigmatisation ou de haine raciste.

onfray-glavany

 

Le traité de Versailles de 1919 qui mettait fin à la première guerre mondiale a été vécu en Allemagne comme un dictat insultant qui exigeait une réparation. Les jeunes générations ne reçurent pas une éducation à la paix mais des discours de revanche qui culminèrent dans l'aventure nazie. C'est ainsi que les mots emportèrent le droit, que l'incitation écrasa le traité, et qu'il y eut la guerre. Par contre à l'issue de la seconde guerre mondiale, l'Europe occidentale est entrée dans une véritable phase de paix. On ne la doit pas aux nouveaux traités, ni au rapport des forces, pas plus qu'à la division de l'Allemagne, et encore moins à la soi-disant dénazification. A l'initiative des Américains ou avec leur appui, derrière le cache-sexe des procès de Nuremberg, une large part de l'appareil nazi fut en effet recyclé dans les affaires courantes en Allemagne de l'Ouest, comme il le fut en Allemagne de l'Est. Par contre les élites allemandes, désormais convaincues que la guerre était une impasse désastreuse, prohibèrent énergiquement les propagandes de stigmatisation. La paix européenne repose toujours sur un barrage à l'introduction de la haine dans les cerveaux des Européens, érigé collectivement par les pays du vieux continent, et uniquement sur ce barrage.

 

Le second exemple est celui du traité de paix israélo-égyptien paraphé à Washington par Menahem Bégin et Anouar Al Sadate en 1979. Il a mis fin à un cycle de guerres entre les deux pays entamé dès la création d'Israël en 1948. Mais la paix qui a suivi, décrite comme une paix froide, s'est accompagnée en Égypte du déchainement d'un discours d'incitation anti israélien, raciste et antisémite, au-delà de toute limite. Le long formatage par la haine produit aujourd'hui tous ses effets dans les urnes. Ce pays est confronté à des pénuries alimentaires massives, à la menace d'un effondrement économique, à la détresse éducative et sanitaire. Et là, la grande perspective offerte au peuple par ceux qu'il a plébiscités, c'est la dénonciation du traité de paix avec Israël, c'est à dire la guerre. Ici comme ailleurs, la parole de haine, hégémonique depuis si longtemps, aura balayé irrépressiblement le droit et appelé la guerre. Il est divertissant de voir les islamistes égyptiens, les porteurs de l'obsession antisioniste/antisémite, étiquetés comme "modérés" par l'Occident. Ils auraient obtenu les deux tiers des suffrages de leurs concitoyens, et ils brûlent de mettre en œuvre leur programme.

 

La prohibition de l'incitation, la lutte prioritaire contre l'incitation, la chasse collective à l'incitation, voila les seuls remparts authentiques contre la violence et la guerre. Sans cela les traités sont des chiffons de papier.

 

Depuis deux décennies, les Occidentaux tentent de mettre un terme au conflit israélo-palestinien à travers un processus de paix. Ils veulent obtenir un compromis entre les deux parties et en garantir la pérennité par un traité passé dans les formes, sous les auspices des grands acteurs de la "communauté internationale". L'intention est excellente. Mais si l'on s'intéresse aussi aux résultats, la grande question à traiter est celle de l'incitation à l'exécration  des Juifs dans la société palestinienne, celle de son omniprésence du berceau au tombeau, de l'école à la TV et à la mosquée. L'identité collective de cette société se construit à travers un discours raciste antisémite et un culte des figures terroristes, c'est à dire un discours de guerre immémoriale et éternelle contre la présence juive sur la terre d'Israël. Tous les moyens de l'éducation et de la communication palestinienne, à Ramallah comme à Gaza, sont arc-boutés sur cet impératif suprême. Sur un tel terreau, les traités n'ont aucune portée et l'Occident, Europe et Amérique confondues, font mine de ne pas le voir, de ne pas le comprendre. Pire, l'Occident tolère sur son sol les propagandes antisionistes les plus agressives, qui en retour légitiment les diatribes autochtones au Proche-Orient. Et pire encore si c'est possible, des procureurs occidentaux érigées en personnalités respectables, comme Stéphane Hessel, amplifient la stigmatisation de tout ce qui est relatif à l'état juif, ouvrant encore plus grandes les écluses de la violence et du sang.

 

Sur ces brisées, Jean Glavany, une figure tutélaire du parti socialiste, à conquis le mois dernier de nouvelles étoiles de généralissime français de l'antisionisme/antisémitisme, donc de prophète de la guerre. Il est le rédacteur du rapport d'une commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale sur le thème de la gestion de l'eau présenté le 13 décembre. Impossible selon lui de traiter du problème de l'eau sans partir d'un constat: "le Moyen Orient est le théâtre d'un nouvel apartheid". Et d'accuser Israël de "ségrégation raciale", de "ségrégation spatiale", de "ségrégation hautaine et méprisante,...vexatrice et humiliante, ... voire violente". Le parlementaire ignore visiblement que l'apartheid se définit par un encadrement juridique de la discrimination raciale. Qu'il fasse donc la preuve qu'il existe un tel cadre en Israël. Et comme cette diffamation est gratuite ! Israël est sans doute le pays le plus bigarré de la planète, où la minorité arabe bénéficie d'une représentation politique inimaginable en Europe, où un juge arabe condamne et fait incarcérer un ancien chef de l'état, où les droits égaux sont garantis, où les recours judiciaires sont les plus ouverts au monde...

 

Au-delà du caractère injurieux des accusations de Glavany, il faut mesurer leur impact. Avant tout, les diatribes du parlementaire socialiste antisémite (1), utilisant la tribune de l'Assemblée nationale d'un pays réputé pour son attachement aux droits de l'homme, justifient, amplifient, et mondialisent la rhétorique éradicatrice des extrémistes palestino-jihadistes. Ces gens sont avides du "retour de l'armée de Mahomet" et du paradis gagné parce que "tuer des Juifs est un devoir". Les paroles d'un Glavany sont pour eux une providence, autant de graines pour la guerre et pour le sang, leur raison d'être. De ce point de vue, Glavany n'aura fait que répandre la haine, aux antipodes des argumentaires d'un débat policé entre notables républicains.

 

La fascination morbide des tenants palestiniens de la guerre, la capitulation devant leur dialectique, et la collaboration "objective" à leur projet, gangrènent aussi en son cœur l'intelligentsia française. Il faut entendre un intellectuel capable d'analyses lucides, puissantes, et éclairantes comme Michel Onfray, tomber dans l'abîme à la manière du plus borné des ignorants, et franchir tous les cercles de l'enfer de l'éradicationnisme palestinien.

 

Dans sa chronique de janvier 2012, il illustre à sa façon ce qu'il appelle la "colonisation" israélienne: " la somme de douleurs, de misères, de sang versé, de souffrances infligées, les villages vidés, les maisons volées, les terres expropriées, les fermes confisquées ou détruites, les populations humiliées, le peuple palestinien privé de dignité." Et interrogé sur Europe 1 au début du mois, il persiste: " ce peuple-là a été massacré, exploité, torturé, dominé, et ... c'est toujours le cas..." Rien moins. Onfray a la mémoire courte. Ne fustigeait-il pas Sartre, louant que Camus qui n'eut jamais "d'indignations sélectives en célébrant les assassinats, les bombes, les morts..."? Ne fustigeait-il pas l'École normale supérieure : "Elle formate ses petits soldats à jongler avec les mots sans se soucier des effets concrets induits." En est-il un ancien élève? Onfray, le brillant philosophe ignore qu'un hôpital israélien abrite la seule base de données de moelle osseuse du monde arabe permettant de traiter certaines maladies arabes spécifiques, que des affections cardiaque congénitales de l'enfant palestinien sont opérées à grands frais dans cet hôpital, que les indices de morbidité infantile des jeunes palestiniens sont les plus bas du monde arabe, que les jeunes arabes chrétiennes ont les meilleures performances scolaires du pays, etc. L'hommage lyrique que le philosophe rend à la victime palestinienne imaginaire n'est qu'une incrimination diabolisante d'Israël. Qui veut tuer son chien l'accuse de la rage, n'est-ce pas ? Les adeptes de la guerre sainte islamique entendront et afficheront l'ordre de campagne de Michel Onfray.

 

Résumons nous : qui veut la paix, qu'il s'agisse d'un individu, d'un groupe, d'un état, combat l'incitation de toutes ses forces. Sinon il entretient les feux de la guerre. Tout le reste n'est que fable, combinaison, compromission ou esquive.

 

Jean-Pierre Bensimon

 

(1) En 2004, l'EUMC (European Monitoring Centre on Racism and Xenophobie), un organisme créé par l'Union européenne, définissait comme antisémites certaines critiques d'Israël, et parmi elles " l'utilisation de doubles normes, s'exprimant par le fait qu'on exige d'Israël un comportement qui n'est attendu ou exigé d'aucun autre État démocratique". C'est exactement le cas de M. Glavany qui n'applique à aucun des pays concernés par la gestion de l'eau, le sujet de son rapport parait-il, la grille d’évaluation ravageuse qu'il assène à Israël.

 

Publié dans Lettre n°5

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