L’existence paradoxale des Arabes d’Israël

Publié le par Association France Israël Marseille

L’existence paradoxale des Arabes d’Israël

Par Daniel Pipes The Washington Times , le 22 mars 2012

  Un autre regard sur le Proche-Orient Avril 2012 n°6

 

Les Arabes israéliens, le cinquième de la population du pays, peuvent-ils devenir des citoyens loyaux de l’État juif?

C’est en réfléchissant à ce problème que j’ai récemment visité plusieurs régions d’Israël habitées par les Arabes (Jaffa, Baqa al-Gharbiya, Umm al-Fahm, Haïfa, Acre, Nazareth, le plateau du Golan, Jérusalem) et que j’ai eu des discussions avec des personnalités israéliennes, juives et arabes.

J’ai découvert que la plupart des citoyens arabophones, vivant au sein d'un système politique juif, jugeaient leur situation avec des sentiments contradictoires. D'un coté, ils en sont fort contrariés: le judaïsme est la religion privilégiée du pays, la loi du retour permet aux seuls Juifs d’immigrer librement, l’hébreu est la langue principale de l’État, l’étoile de David figure sur le drapeau, et l’hymne national se réfère à « l’âme juive ». De l'autre, ils ont conscience des succès économiques du pays, de la qualité des soins de santé, des avantages de l’état de droit et du fonctionnement démocratique du pays.

Cette situation conflictuelle s’exprime de plusieurs façons. La population arabe israélienne de 1949, peu nombreuse, sans instruction, sortie vaincue du conflit, a néanmoins décuplé. Elle a acquis des qualifications modernes et retrouvé de la confiance en soi. Certains membres de cette communauté ont conquis des positions de prestige et de responsabilité, comme par exemple Salim Joubran qui siège à la Cour suprême, l’ancien ambassadeur Ali Yahya, l’ancien ministre Raleb Majadele, et le journaliste Khaled Abu Toameh. Mais ces quelques Arabes israéliens assimilés sont peu de chose face aux masses mécontentes qui se reconnaissent dans la Journée de la Terre, célèbrent la Nakba, et partagent les conclusions [sécessionnistes] du rapport  "La vision de l’avenir". Fait révélateur, la plupart des parlementaires arabes israéliens, comme  Ahmed Tibi ou Haneen Zuabi , sont des excités qui vomissent le sionisme. Les Arabes israéliens sont de plus en plus violents envers leurs concitoyens juifs.

Les Arabes israéliens sont en fait aux prises avec un double paradoxe. Ils souffrent de discriminations au sein de l'état d’Israël, et en même temps ils bénéficient de droits plus étendus et d’une situation plus stable que les populations arabes vivant dans un pays arabe souverains (pensons à l’Égypte ou à la Syrie). De plus, ils possèdent la nationalité d’un pays que leurs frères arabes injurient et menacent d’anéantir.

Les entretiens que j'ai eus en Israël m’ont amené à conclure que ces contradictions empêchent la tenue d'un vrai débat entre Juifs et Arabes, sur les conséquences de cette situation paradoxale des Arabes israéliens. Les parlementaires extrémistes et les jeunes qui s'expriment dans la violence, perçus comme des marginaux non représentatifs, ne sont pas considérés comme des interlocuteurs. On entend plutôt dire que le mécontentement des Arabes israéliens serait moindre si on leur manifestait plus de respect et si gouvernement octroyait davantage de subventions à leurs municipalités. Il faudrait distinguer entre (les bons) Arabes d’Israël et (les mauvais) Arabes de Cisjordanie et de Gaza. Et il faudrait aussi prendre conscience que si Israël ne traite pas mieux ses Arabes israéliens à l'avenir, ils se métamorphoseront en Palestiniens.

Mes interlocuteurs ont généralement écarté d'un revers de main mes questions sur l’Islam. Il était presque inconvenant  de parler d'un impératif islamique qui impose aux musulmans (qui représentent 84 % de la population arabe israélienne) de se gouverner eux-mêmes. Évoquer l'aspiration des musulmans à vivre sous la loi islamique suscitait une grande méfiance, et l’on passait à des sujets plus concrets.

Cette façon d'éviter ce sujet m’a rappelé la Turquie d'avant 2002, quand l'opinion turque imaginait que la révolution d’Atatürk était une donnée permanente et prétendait que les islamistes resteraient un phénomène marginal. Il s’est avéré qu’ils avaient tort: après une décennie de pouvoir islamiste démocratiquement conquis à la fin 2002, le gouvernement issu des urnes applique avec de plus en plus de force les lois islamiques, et il édifie un pouvoir régional néo-ottoman.

Je prédis une évolution comparable pour Israël, au fur et à mesure que les contradictions vécues par les Arabes de ce pays s'aiguiseront. Les citoyens musulmans d’Israël continueront à progresser, en nombre, en qualifications et en confiance en soi. Ils seront en même temps plus intégrés à la vie du pays et plus désireux de se débarrasser de la souveraineté juive. On peut prévoir que lorsque Israël aura surmonté les menaces externes, les Arabes israéliens vont devenir un sujet de préoccupation croissante. Je peux en effet prédire qu’ils vont  constituer l'obstacle ultime à l’établissement du foyer national juif prévu par Théodore Herzl et Lord Balfour.

Que faire? Les chrétiens du Liban ont perdu le pouvoir parce qu’ils ont accepté trop de musulmans, jusqu’à représenter une part insuffisante de la population du pays pour être en état de le gouverner. Si on garde cette leçon à l'esprit, on comprend que la préservation de  l’identité et de la sécurité d’Israël exige la réduction au minimum du nombre des citoyens arabes. Il ne s'agit pas de restreindre leurs droits démocratiques, encore moins de les expulser, mais d'adopter des mesures comme l'ajustement des frontières et la construction de clôtures, la mise en œuvre de politiques de regroupement familial contraignantes, la renonciation aux mesures natalistes, et le filtrage minutieux les demandes d’asile.

Paradoxalement, le désir de la plupart des Arabes israéliens de demeurer à toute force des citoyens déloyaux de l’État juif (et pas des citoyens loyaux d’un État palestinien) sera l'obstacle le plus sérieux à ces politiques. En outre, beaucoup de musulmans du Moyen-Orient rêvent de devenir israéliens (un phénomène que j’ai appelé l’alya musulmane). Ces préférences, je le prédis, vont paralyser le gouvernement d’Israël. Ce dernier ne saura pas apporter les réponses adéquates, le calme relatif d’aujourd’hui préparant les crises des demain.

Publié dans Lettre n°6

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