Israël en proie à ses démons et à ses peines

Publié le par Association France Israël Marseille

Un autre regard sur le Proche-Orient N° 5 Janvier 2012
 
Ariel Sharon considérait au début des années 2000 que la guerre d’indépendance d’Israël n’était pas encore achevée. L’édification de la société israélienne non plus. Les performances démocratiques, économiques, scientifiques, technologiques et militaires de ce pays, souvent époustouflantes, ne doivent pas masquer des insuffisances graves et persistantes.
La pauvreté et les inégalités demeurent un problème loin d’être résolu. Les indices qui mesurent la corruption ne sont pas correctement orientés. De petites minorités religieuses veulent imposer leur ordre dans l’espace public. Elles s’en prennent en particulier aux femmes, ce qui ternit l’image de modernité du pays.
D’autres groupes très minoritaires regroupés sous l’étiquette du « prix à payer » , n’hésitent pas à attaquer deux bases de Tsahal et à frapper des militaires, un véritable sacrilège dans la culture de l’État hébreu. A rebours des traditions d’Israël, ces groupes se sont aussi livrés à des actes racistes, profanant délibérément des mosquées et des cimetières. Enfin ces derniers jours, les plus hautes autorités israéliennes, le premier ministre Netanyahou et le président de l’État Shimon Pérès en tête, se sont élevées contre des manifestations de racisme à l’encontre de Falashas.

 

Les performances d'Israël en matière de corruption se sont dégradées

 

En deux ans, Israël a perdu six places dans le classement mondial, passant de la 30 ème à la 36 ème place selon Transparency International.
L’indice évalue 183 pays et territoires de 0 (perçu comme extrêmement corrompu) à 10 (perçu comme extrêmement intègre) en fonction du niveau perçu de corruption affectant leur administration publique et leur classe politique. Il est calculé sur la base de données issues de 17 enquêtes portant sur des sujets précis, tels que l’application des lois anti-corruption, l’accès à l’information ou encore les conflits d’intérêts.
En 2011, deux tiers des pays évalués obtiennent une note inférieure à 5. Israël obtient 5,8, derrière les États-Unis 7,1, la France 7,0, l'Espagne 6,2 et la plupart des pays européens.
La Nouvelle-Zélande arrive en tête, suivie de la Finlande et du Danemark. La Somalie et la Corée du Nord (incluse dans l’indice pour la première fois en 2011) arrivent au dernier rang du classement.
La plupart des pays du Printemps arabe sont classés dans la moitié inférieure de l’indice, avec un score inférieur à 4. Avant le Printemps arabe, un rapport de Transparency International consacré à cette région soulignait que le népotisme, les pots-de-vin et le clientélisme étaient si profondément ancrés dans la vie quotidienne que même les lois anti-corruption existantes n’avaient que peu d’effet.

Le spectre de la pauvreté et de la faim hante de nombreux israéliens

 

Un rapport de décembre 2011 de la Caisse d'assurance nationale d'Israël, Bituah Leumi, donne les résultats d'une enquête sur 5.000 familles. 20% d'entre elles souffraient d'insécurité alimentaire, 12% comptant sur leur famille ou leurs amis pour se nourrir. Les enquêtes sur la pauvreté placent 20% des Israéliens et 30% des enfants sous le seuil de pauvreté (le revenu étant inférieur à la moitié du revenu médian).
Les couches sociales touchées par ces phénomènes extrêmes ne sont pas celles de la « révolte des tentes » de cet été à Tel Aviv.
Le problèmes concerne avant tout les familles juives orthodoxes, des familles nombreuses où souvent le père ne travaille pas, les Falashas, et la minorité arabe. Cependant, dans cette dernière, l'indice du revenu monétaire est moins pertinent dans la mesure où l'on participe souvent à des réseaux d'économie souterraine. La pauvreté y est donc surestimée.
Cette réalité n'a rien à voir avec la fameuse "révolte des tentes" partie de l'avenue Rothschild à Tel Aviv l'été dernier. Il s'agissait de la classe moyenne désarçonnée par la montée des loyers, le prix des logements et la cherté de l'alimentation.
Par la voix de Shelly Yachimovich, l'opposition travailliste incrimine aujourd'hui le libéral Netanyahou dont la doctrine laisserait les faibles sur le coté, alors qu'une société moderne et éclairée se juge à la façon dont elle traite les plus démunis. La dirigeante travailliste a à la fois raison et tort. Une société moderne doit être capable de traiter la pauvreté sans installer un Etat providence hyper dépensier et ruineux comme en Europe. Israël a des marges de progression considérables en la matière. Il pourrait s'inspirer des pays d'Europe du nord qui ont su créer des systèmes de solidarité efficaces, même pendant l'occupation nazie. Par ailleurs, les différences sociales n'ont pas reçu un meilleur traitement en Israël quand la gauche était au pouvoir, loin de là. Et il faut ajouter que le risque de guerre qui pèse aujourd'hui sur Israël du fait d'ennemis nouveaux et redoutables (islamistes égyptiens, islamistes turcs, fanatiques de l'arc shiite) ne laisse pas beaucoup de marges financières pour traiter les questions sociales. Israël doit donc trouver des solutions à faible incidence financière, et elles ne sont pas inconcevables.

Les femmes, parfois exclues de l'espace public

 

Depuis plusieurs semaines la question de la ségrégation des femmes bouleverse la société israélienne. Le mouvement a pris de l'ampleur avec deux incidents qui ont provoqué une grande indignation. Au milieu du mois de décembre, une jeune femme, Tanya Rosenblit, donne au site Yetnews le récit d'une mésaventure qu'elle vient de vivre. Sur la ligne 451 des bus Egged, entre Ashdod et Jérusalem, elle s'assied derrière le chauffeur pour que celui-ci puisse lui indiquer l'arrêt qu'elle recherche. Des passagers font un scandale, l'insultent sans la regarder ni lui parler directement. Une manifestation se forme. La police est appelée et un officier finit par demander à Tanya si elle veut bien s'asseoir à l'arrière du bus. Elle refuse en faisant valoir :" Comment est-il possible qu’un homme de nos jours, à notre époque, puisse penser qu’une femme n’est pas digne de s’asseoir devant lui ? Que ressentirait-il si sa mère, ses sœurs ou ses filles étaient confrontées à un tel mépris ?" Tanya termine son récit en signalant qu'elle n'a rien contre les orthodoxes et qu'elle s'habille "avec modestie". Elle demande un dialogue avec "les personnes qui se cachent derrière des mots tels que 'orthodoxe' ou 'laïc' ... [pour] peut-être combler le fossé qui nous sépare".
Le second incident va encore plus exciter le public. Hadassah Margolis, une écolière de huit ans, originaire de Beit Shemesh, est insultée et victime de crachats sur la route de l'école au motif que son vêtement n'est pas "modeste". Les émissions télévisées se succèdent, des manifestations sont organisées à Beit Shemesh. Le psychodrame s'amplifie avec une démonstration d'ultra orthodoxes en costume de déportés arborant une étoile jaune.
Il est intéressant d'observer la réaction de la société à ces manifestations de ségrégation des femmes. Elles sont condamnées par tout l'éventail politique israélien. Le premier ministre, les partis de gauche et du centre refusent unanimement la dérive. Les députés religieux à la Knesset se prononcent dans le même sens. La prise de position du ministre de l'Intérieur Eli Yshaï, du Shass, qualifiant l'agression d'Hadassah Margolis "d'absolument contraire à l'esprit et aux valeurs du judaïsme" lève toute ambigüité. Les grands rabbins du pays s'expriment et ne sont pas en reste: le célèbre Ovadia Yosef affirme: "le harcèlement à l'égard des femmes est une faute ... que même le respect de Yom Kippour ne pourra expier". Yona Metzger, grand rabbin ashkénaze, estime qu’en Israël, personne ne peut forcer les gens à accepter la ségrégation dans l’espace public, et pour Shlomo Amar, le grand rabbin sépharade "une personne peut s'appliquer à elle-même un code des plus strict, mais pas aux autres."
Mais il semble que le phénomène ne soit pas circonscrit à quelques groupes extrémistes dans des quartiers bien délimités (15.000 personnes soit 2% des ultraorthodoxes). Pour le chef de la police de Jérusalem, Nisso Shaham, "il y a plus de victimes que de plaignantes". Certains supermarchés comme celui de Beitar Illit mettent en place des caisses séparées selon le sexe. Des soldats ont été invités à quitter une cérémonie au moment où leur homologues féminines entonnaient des chants. C'est pourquoi Gilles Bernheim a critiqué la trop grande prudence de certains rabbins, ses pairs israéliens, "laissant la rue aux extrémistes".

 

Publié dans Lettre n°5

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article