Et voila la troisième crise publique israélo-américaine du mandat de Barack Obama

Publié le par Association France Israël Marseille

 Par Jean-Pierre Bensimon

Pour un autre regard sur le Proche-Orient  Bulletin n° 3 6 juin 2011

 

Dès sa prise de fonction Barack Obama manifestait des intentions peu amènes pour Israël en désignant  Georges Mitchell comme envoyé spécial au Moyen-Orient. Mais la première crise ouverte date de mars 2009. Hillary Clinton créait un choc en demandant "le gel des constructions, y compris à Jérusalem Est". Une réconciliation médiatisée eut lieu en septembre 2009. La seconde crise publique se situe au moment du voyage du vice-président Joe Biden à Jérusalem en mars 2010, le prétexte étant l'annonce d'un lointain projet de construction immobilière à Ramat Shlomo. Une ébauche de réconciliation se produisit en juillet 2010. Nous sommes à présent dans la troisième crise, déclenchée par le président américain lui-même avec son discours du 19 mai 2011 demandant de négocier sur la base des "lignes de 1967".

 

La seconde moitié du mois de mai a été marquée par une séquence diplomatique très nourrie. (discours d'Obama sur "le printemps arabe" le 19 mai, devant l'AIPAC le 22, ceux de Netanyahou devant la Knesset le 16 mai, puis devant l'AIPAC le 23 et devant le Congrès américain le 24, les déclarations du président américain sur le sol français lors du G8 des 26 et 27). Deux questions importantes se télescopaient en réalité. D'un coté la définition d'une attitude américaine et occidentale commune face aux problèmes nouveaux et pressants découlant des révoltes arabes. De l'autre la perspective d'une action unilatérale de Mahmoud Abbas pour faire voter par l'ONU la création d'un état palestinien basé sur les lignes de cessez-le-feu de 1967.

Etrangement, le conflit israélo-palestinien a totalement éclipsé le devenir des soulèvements arabes sur la scène diplomatique et médiatique. En effet, le président américain a jugé bon de consacrer une part de son discours sur "Le moment de saisir les occasions" au vieux différend israélo-palestinien et d'établir un lien entre celui-ci et le tumulte arabe. Il a avancé à ce sujet une proposition aux implications redoutables : "les frontières entre Israël et la Palestine devront être basées sur les lignes de 1967, avec des ajustements mutuellement agréés…" Cette petite phrase dont Netanyahou a pris connaissance dans l'avion qui le conduisait à Washington, constitue pour les spécialistes la transgression d'un tabou, un coup de tonnerre doctrinal. Elle déclenché une vive explication entre les deux dirigeants. Et elle n'est sans doute pas étrangère au message collectif de défiance que le Congrès américain a envoyé au président élu, sous la forme d'ovations incroyablement enthousiaste au numéro un israélien.

Bien entendu, un professionnel du "allez votre chemin, tout est pour le mieux" comme Frédéric Encel a vu dans la petite phrase "un principe universellement admis", absolument rien de nouveau. (Le Figaro du 24 mai) Il mentionnait innocemment par deux fois dans son papier les "frontières de 1967" là où il n'y a jamais eu que des lignes de cessez-le-feu que les belligérants arabes de 1949 et leurs successeurs refusèrent obstinément de transformer en frontières, justement, car il aurait fallu reconnaître Israël. Obama d'ailleurs ne parla que de "lignes", jamais de "frontières". D'autres observateurs plus conséquents, comme Barry Rubin, ne perçurent pas non plus tout de suite la portée de la nouvelle parole présidentielle. Il faut dire que les lignes de 1967 avaient semblé être les axes des projets de partage avancés par Bill Clinton lors des négociations de Camp David, puis de Taba, et de celles de Jérusalem entre Ehoud Olmert et Mahmoud Abbas.

Voir un président américain poser les lignes de 1967 comme base des éventuelles négociations israélo-palestiniennes est en fait un évènement de première importance. Il ne s'agit de rien moins que d'un alignement sur les positions de Mahmoud Abbas et du Fatah. Tous les prédécesseurs d'Obama se sont bien gardés de cette référence. Certains des états sud-américains qui ont récemment reconnu "l'Etat de Palestine" ont explicitement refusé eux aussi de la mentionner, voulant laisser le tracé des frontières à la négociation libre.

Cette position repose sur des arguments juridiques solides. La résolution 242 stipule la recherche de frontières "sures et reconnues" et le retrait "de territoires" et non "des territoires". (La version française de cette résolution, qui n'a pas de valeur juridique, énonce étrangement "des territoires"). Ces deux formulations excluent la transformation des "lignes de cessez-le-feu" en "frontières". Les lettres de Georges Bush de 2004, ratifiées massivement par le Congrès américain, s'inscrivent aussi dans la recherche d'un partage du territoire autour d’autres formules rendant la paix possible et solide.

Mais en quoi ce renvoi aux lignes de 1967 posées comme base initiale de la négociation, désormais endossé par Obama, modifie-t-il complètement la donne entre Israéliens et Palestiniens?

▪ La formule présidentielle met les Palestiniens en position de force, elle les incite à durcir leurs demandes. Les lignes de 67 étaient une revendication maximale dans leur démarche de reconnaissance unilatérale. Certes Obama évoque des ajustements mutuellement agréés par les deux parties. Mais si la partie palestinienne ne les agrée pas? Les "lignes" deviendraient ipso facto des "frontières";

▪ Les lignes de 1967 passent au cœur de Jérusalem, et elles confient la Vieille Ville et toutes les revendications religieuses juives au bon-vouloir palestinien. Tout transfert de souveraineté dépendant de leur agrément, on peut imaginer qu'il n'interviendrait pas de sitôt.

▪ Les lignes de 1967 ignorent la sécurité d'Israël. Elles laisseraient la Vallée du Jourdain aux Palestiniens. Autant dire qu'en quelques mois les anciennes Judée et Samarie se transformeraient en bases jihadistes sur le modèle de Gaza et du Sud Liban. Un canal de pénétration rêvé jusqu'à quelques dizaines de mètres de la Knesset, de la Cour Suprême et des édifices gouvernementaux israéliens serait ouvert aux jihadistes et aux forces syriennes, irakiennes et même iraniennes…

En réalité Obama ne s'est pas contenté de proposer les lignes de 1967 comme base de négociation sur les frontières ; il a totalement occulté le refus du « droit au retour » toujours souligné par ses prédécesseurs. Surtout , il a suggéré de disjoindre les questions du statut final, de traiter d'abord des frontières, et seulement dans un second temps de Jérusalem et du "droit au retour". Or, une fois dépouillé de sa carte territoriale dans la première étape, on voit mal avec quel argument Israël pourrait inciter la partie palestinienne à prendre en compte ses intérêts dans la seconde.

C'est pourquoi des hommes politiques américains ont parlé "de recette pour un suicide" ou de vouloir jeter "Israël sous les roues de l'autobus." Le leader de la majorité démocrate au Sénat et vieil ami d'Obama, Harry Reid, lui a fait savoir : "L'endroit où la négociation doit se passer est la table de négociation, et nulle part ailleurs.... Personne n'est en droit de définir des paramètres prématurés à propos des frontières." C'est pour cela que le Congrès a fait savoir de façon si ostensible qu'il se désolidarisait de l'actuel locataire de la Maison Blanche.

Mais pourquoi Obama a-t-il pris la décision de créer une situation de "suicide d'Israël"? Il y a deux réponses possibles. Soit c'est un amateur qui n'a encore rien compris aux problématiques du Proche-Orient et qui croit qu'il va gagner l'apaisement général en imposant des concessions supplémentaires à Israël. Soit sa décision est soigneusement calculée pour atteindre un but qui n'est pas forcement énoncé. Il ne semble pas que l'on puisse comme Barry Rubin retenir l'amateurisme présidentiel. Obama a été sensibilisé depuis des décennies à la "cause palestinienne" qui était chère à ses amis de la communauté noire américaine et de l'extrême gauche. Et il dispose à la Maison Blanche d'une armée d'experts capable d'éclairer les implications de tous les choix imaginables.

Si Obama a bien décidé en fonction d'un calcul, il faut comprendre ses objectifs. Selon certains, ses préjugés anti-israéliens sont si envahissants qu'il ignore ostensiblement les intérêts et même la survie de l'état juif. Mais il y a une autre hypothèse, bien plus fondée. Les positions d'Obama dans le différend israélo-palestinien seraient justifiées par des enjeux fondamentalement étrangers à ce conflit. Sa volonté serait d'aligner l'Amérique, prioritairement sur les aspirations populistes arabes, au nom de la restauration de relations positives entre le monde arabo-musulman et l'Oncle Sam. Sa politique hostile à Israël serait le moyen d'envoyer des messages de solidarité à la rue arabe. Rien de plus banal que cette attitude. Les prises de position furieusement anti israéliennes de l'Iran des mollahs ou de la Turquie d'Erdogan ne sont jamais , elles aussi, que des tentatives de se poser comme hérauts et leaders charismatiques des masses arabes. La logique de communication d'Obama n’en serait que le décalque.

Mais dira-t-on, Obama a multiplié dans ses discours les positions favorables à Israël. Il l'a qualifié d'état juif, il a mis en avant sa sécurité, il a parlé d'un état palestinien démilitarisé, il a refusé qu'Israël soit isolé par l'initiative de Abbas , et fermement invité ce dernier à renoncer à son projet de reconnaissance unilatérale. C'est qu'il n'avait pas le choix. En tant que candidat à un second mandat, il sait que l'opinion américaine et le Congrès sont très majoritairement favorables à Israël et sensibles à sa sécurité. Il devait donc équilibrer son message. Mais si les passages pro israéliens de son discours sont formels ou de nature purement rhétorique, sa proposition de négocier sur la base des demandes palestiniennes modifie radicalement le rapport de forces entre les protagonistes sur l'essentiel. S'il négociait aux conditions d'Obama, Israël se trouverait projeté dans un engrenage fatal, sur le modèle d'Oslo, sans porte de sortie.

Et quelles sont les conséquences de la situation nouvelle créée par Obama ? La première était inévitable: les Palestiniens ont ajouté une  exigence préalable de plus aux négociations. Au moment de l'exigence américaine de gel total des constructions (2009 et 2010), les Palestiniens avaient introduit une condition unilatérale de gel des constructions pour accepter de négocier. Désormais ils demandent en plus. Avant toute reprise des entretiens, Israël doit accepter de parler d'abord des frontières, et  le faire sur la base des lignes de 1967.

La seconde conséquence, c'est qu'Israël refuse avec encore plus de fermeté cette multiplication des conditions palestiniennes à une négociation où les jeux seraient faits avant la première rencontre. Il faut rappeler qu'à la fin août 2010, Hillary Clinton posait fermement le principe  de l'absence de tout préalable aux négociations du début septembre. A présent il y en a deux !

L'initiative d'Obama éloigne donc une fois de plus toute perspective de solution négociée. Il ne pouvait pas ne pas l'anticiper. Mais il a préféré envoyer à ce qu'il croit être l'opinion arabe, le vieux message de "solidarité" avec les "Palestiniens privés de leurs droits nationaux." Ce faisant il a réintroduit le conflit israélo-palestinien au cœur des préoccupations des Arabes au moment où ceux-ci paraissaient enfin désireux de laisser de coté les vieux chiffons rouges pour traiter enfin des vrais problèmes. Sic transit opera mundi ...

Publié dans Lettre n°3

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