Accouchements ? Où vont les insurrections arabes

Publié le par Association France Israël Marseille

Editorial "Un autre regard sur le Proche-Orient" n°2 mars 2011

Les insurrections arabes, inattendues, imprévues, inimaginables, se sont répandues comme une trainée de poudre de Tunis au Caire, d’Amman à Sanaa, de Tripoli et Benghazi  à la Péninsule arabique…  Perplexes sur l’issue de ce tsunami, nous nous demandons aujourd’hui quelle est la nature de cette étonnante montée de fièvre.

Nous hésitons à lui donner un nom : soulèvement, insurrection, émeute, coup d’état, ou pour les plus optimistes, révolution. Dans la littérature marxiste, une révolution est un accouchement, la venue d’une nouvelle société déjà en gestation dans les flancs de l’ancienne, qui bouscule les cadres existants, trop vermoulus et étriqués pour elle.

Est-ce bien au spectacle d’une mise au monde que nous invitent les bouleversements arabes, à l’émergence d’une nouvelle société porteuse de solutions aux désastres et aux impasses légués par l’ordre antérieur ? Ou n’est-ce que la rupture sans avenir d’une mince oligarchie devenue trop impopulaire, régnant sans autre projet que la domination et l’enrichissement frénétique de son clan ?

Le bilan des régimes arabes, théocratiques ou semi-laïcs, pétroliers ou non pétroliers, a quelque chose d’hallucinant. Tous ensemble (350 millions d’hommes) ils exportent chaque année, hors pétrole, moins que la Finlande (5,4 millions). Tous ensemble, ils assurent moins de 1% de la publication d’ouvrages dans le monde, soit 5 fois moins que la seule Grèce (11 millions d’habitants). Les inégalités, le chômage, l’analphabétisme, le statut de la femme les frappent comme autant de plaies d’Egypte. Et pour couronner le tout, dans nombre d’entre eux dont l’Egypte, les besoins alimentaires sont assurés par des importations de plus en plus onéreuses alors que, même si la fécondité se réduit, la population continue de croitre rapidement. Le spectre de la faim plane, pour beaucoup et pour longtemps.

Le cocktail explosif est là: une population très jeune donc aisément inflammable, une totale absence de perspectives pour les individus, l’arrogance et la violence des couches dominantes, la répression des libertés. Ajoutons-y pour la frange sociale moyenne, la perception via Internet d’un Occident riche, libre, et ouvert, un désespoir insondable, et le terrain est prêt pour l’émeute, la violence, le sacrifice de soi.

 Mais si l’on veut répondre à l’interrogation sur l’issue de cet ouragan, il faut quitter le terrain de l’émotion et de l’héroïsme révolutionnaire pour la réalité des faits.

Voit-on poindre dans les pays qui se sont débarrassés de leur dictateur ( Egypte, Tunisie, demain Libye) une classe d’entrepreneurs d’envergure prête à rassembler les énergies productives de ces pays et les propulser dans la modernité? Voit-on poindre une bureaucratie d’élite en mesure d’inspirer et de coordonner un développement économique, social, culturel, sur le modèle des pays émergents. Voit-on des leaders charismatiques développer des projets mobilisateurs, ou même quelques idées nouvelles?

Rien de tout cela. Par contre, derrière les hymnes aux «aspirations démocratiques des arabes» enfin avérées, derrière les «soulèvements du peuple» se profile de plus en plus nettement le spectacle de l’anarchie, de l’émigration, des violences criminelles, de candidats au pouvoir parfois aussi démagogues, brutaux et  avides que leurs prédécesseurs, et surtout, surtout, la pieuvre radicale islamiste qui déploie avec méthode et habileté ses très longues tentacules.

En Libye, au Yémen, les  mouvements de protestation recouvrent des affrontements entre tribus pour la redistribution du pouvoir, du pétrole et des richesses. La junte militaire égyptienne domine l’état comme avant mais avec de nouveaux visages: elle a six mois, autant pour préparer des élections que pour assurer leur résultat. Le seul changement, c’est le nouvel essor des Frères Musulmans, désormais en mesure d’accroître leur influence sur les décisions publiques. Bernard Lewis compare leur retour à celui d’un Moyen-âge sordide. Le cheik Qaradawi, le Khomeiny égyptien comme le qualifie Guy Bechor, a pu plaider devant un million de personnes pour un régime islamique sur la désormais célèbre place Tahrir du Caire. Rachid Ghannouchi, le Qaradawi tunisien, vient de faire légaliser son parti El-Nadah. Dans les pays pressentis pour devenir les étendards de la démocratie arabe, un modèle politique est en train de poindre: celui d’un pouvoir militaire, la seule institution à rester debout, mâtiné d’une dose  importante d’influence islamiste. Autant dire que l’incendie arabe, acclamé par  l’Occident comme s’il incarnait sa propre libération, n’est pas loin de se métamorphoser en cauchemar.

Publié dans lettre n° 2

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